Burkina Faso : une transition qui dure

 

Le 31 octobre 2014, date qui sonne la fin des vingt-sept années de règne sans partage de Blaise Compaoré, le pays des hommes intègres vit au rythme des soubresauts politiques qui agitent la capitale. Ces évènements aussi radicaux qu’inattendus annoncent en filigrane toute la difficulté de la transmission du pouvoir à la société civile alors que ce sont toujours les militaires qui détiennent les atouts maîtres. Ils posent aussi la question de la légitimité des institutions, vieilles d’un quart de siècle, forgées sous l’autorité du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (C.D.P.), partie gouvernemental, et des hommes issus de ses rangs encore présents à tous les niveaux dans les rouages du pouvoir.

La rupture avec un passé qui a du mal à passer

 Tout comme pour sa destitution, l’arrivée au pouvoir de Blaise restera marquée sous le sceau du sang. Pour légitimer sa prise de pouvoir en 1987, après l’assassinat de son frère d’armes, Blaise Campaoré accusera le capitaine Sankara d’avoir dévoyé la révolution qu’il mène pourtant à sa place de numéro deux du régime. Une fois arrivé au sommet de la pyramide et débarrassé de la garde rapprochée sankarienne, il prend un virage politique qui se démarque singulièrement des réformes impulsées par le gouvernement Sankara. Certains esprits polémiques iront même jusqu’à affirmer qu’il a réussi son coup d’État en s’appuyant sur les potentats traditionnels et les classes sociales bousculés par les Comités de Défense de la Révolution (C.D.R,). D’autres analystes évoqueront même l’intervention plus ou moins directe de puissances d’argent, clairement déstabilisés par les velléités socialisantes du régime burkinabé qui parvient à réaliser l’autosuffisance alimentaire, pendant une courte période, en s’affranchissant de la logique de dépendance liée à la dette. Avec l’accession à la magistrature suprême du sage et peu expansif Blaise Compaoré, c’est la rupture avec la vision d’un panafricanisme flamboyant et revendicatif, le retour aux schémas éculés d’une France-Afrique si chère au Quai d’Orsay.

Petite piqûre de rappel: depuis l’indépendance en 1960, on sait que les militaires ont toujours joué un rôle central en tant qu’arbitres du jeu politique en destituant selon leur bon vouloir les gouvernements déviants comme en 1966, en 1980 ou encore en 1983. L’institution militaire reste la seule institution stable du pays qui nourrit, forme et accompagne pendant plusieurs générations des jeunes officiers éduqués en leur inculquant un esprit de corps mis au service d’une certaine idée de la perfection. De fait, cette classe d’officiers ne se destine pas exclusivement à la stratégie militaire et participe régulièrement part aux débats et aux initiatives politiques qui irriguent la société burkinabé. Difficile sans doute de comprendre le rôle central de l’armée qui symbolise le mieux la singularité de ce pays encore jeune, havre de paix bien fragile aux frontières de voisins en proie à des conflits endémiques, et l’efficience de leur action même si elle ne laisse pas souvent la place au discours démocratique.

L’effet Blaise Campaoré

 Petit à petit, le sphinx Camporé s’est forgé une stature internationale qui explique en grande partie la continuité de son régime. À plusieurs reprises il joue le rôle de médiateur dans des conflits menaçant les pays de la sous-région comme au Togo en 2006, en Côte d’Ivoire en 2007 ou en Guinée à partir de 2009. En 2007 et 2008 il est même élu à la présidence de deux institutions régionales, l’U.E.M.O.A. et la C.D.E.A.O. Ses bons offices, la relative stabilité de son pays lui valent la reconnaissance des potentats locaux et l’adoubent de fait membre partenaire de la grande coalition anti-islamiste lors du conflit malien ou des évènements sanglants au Niger.

Sur le plan intérieur, les résultats sont plus contrastés et retiennent donc moins l’attention de ses partenaires internationaux. Classée 183e sur 187 pays, l’économie nationale continue à vivre sous perfusion. Les exportations d’or, de coton ou de canne à sucre restent largement soumises aux fluctuations des cours internationaux mais aussi aux exigences des multinationales qui exploitent ses productions quasi industrielles destinées à l’exportation. Reste encore à connaître la destination exacte de cette manne, l’implication des cercles proches du pouvoir qui exercent leur monopole clientéliste sur des secteurs entiers de l’économie (industrie minière, banques, import-export…). Des efforts non négligeables semblent néanmoins avoir été effectués en matière de scolarisation et de défense des femmes, bien qu’il soit difficile d’établir un tableau précis des résultats de ces choix. Mais on ne fait pas une révolution à cause des trains qui arrivent à l’heure !

La répétition de 2011 ?

 Périodiquement, le pays est en proie à des soulèvements épidermiques qui sont lavés dans le sang. Le 22 février 2011, à la suite de violences policières qui entraînent la mort d’un lycéen de Koudougou, le régime semble vaciller sur ses bases. Les nombreuses manifestations qui émergent un peu partout expriment de manière indirecte l’état d’exaspération de la population : elles exigent une enquête indépendante sur le déroulement des faits et surtout la fin de l’impunité policière sur tout le territoire. L’inévitable répression du mouvement provoque en réaction des émeutes pendant tout le mois de mars. En avril et en mai, le pouvoir central est ébranlé par les mutineries qui éclatent dans les casernes au sein des hommes de troupe ou chez les C.R.S. Un couvre-feu est mis en place et le pouvoir use adroitement du bâton et la carotte pour mieux diviser le mouvement avant de l’étouffer.

Ce soulèvement qui touche aux fondations du pays annonce-t-elle déjà le crépuscule du dieu Compaoré ? Ou bien ne s’agit-il que d’une répétition de la Révolution de 2014 ? Aux élections de décembre 2012, malgré les manipulations de coulisses, des pans entiers de la société burkinabé parviennent à exprimer leur défiance à l’égard de l’autocrate Compaoré.

Le grand coup de balai d’octobre 2014

 De janvier à août 2014, le pays connaît une série de manifestations contre la vie chère, les coupures d’électricité ou d’eau…, tous les domaines touchant de près ou de loin à la vie quotidienne des burkinabé. À l’origine de ces mobilisations successives on retrouve plusieurs associations animées par des femmes mais surtout les Balais Citoyens. Crée en juin 2013 autour de la personnalité charismatique du rappeur Smockey, dans le prolongement du mouvement sénégalais Y’en a marre (YEAM), l’association compte près de cent groupes fédérés sur tout le pays et incarne pour la première fois une sorte de contre- pouvoir de la société civile dans un paysage politique bien trop monochrome.

Le 21 octobre 2014, lorsque le gouvernement et le C.D.P. de Christian Kaboré sortent de leur manche leur projet de modification de l’article 37 de la Constitution, qui doit permettre à Blaise Compaoré de postuler à un quatrième mandat, les Balais Citoyen sonnent l’alarme. Une nouvelle fois, les jeux semblent être faits puisque la quasi-totalité des partis élus à l’assemblée, A.D.F.-R.D.A., approuve l’initiative du référendum sur le coup d’État constitutionnel, sans doute à la suite de pressions du pouvoir : l’opposition politique semble plus que jamais réduite à néant.

Le 28 octobre, à l’appel des organisations de l’opposition, plus d’un million de manifestants (1/17e de la population totale du pays) défilent dans les rues de la capitale, comme dans principales villes du pays demandant l’abandon du référendum et la fin des tripatouillages aux cris de «Notre force c’est notre nombre » ! À la fin du défilé le cortège rebrousse chemin en direction de l’assemblée : il se heurte aux C.R.S. qui chargent. Place des Nations la journée de désobéissance se transforme en une guérilla urbaine, pierres contre lacrymogènes.

Le jour suivant, des barrages érigés contre la vie chère bloquent les rues de la capitale. La nuit les forces de l’ordre se livrent à de véritables chasses à l’homme en motos ou du haut de leurs pick-up qui a pour objectif de réduire à néant les dernières poches de résistance.

Tout se joue le 30 octobre, date à laquelle devait se dérouler le vote de l’Assemblée nationale. Dès le matin, les opposants se rassemblent à proximité de l’hôtel Azalaï où sont hébergés les députés, non loin du ministère de l’Intérieur et de l’État-major des armées. C.R.S. et militaires sont déjà sur place, fusil au pied. À 9 h 30 des tirs à balles réelles résonnent dans le centre de Ouaga : on ramasse les premiers morts et les blessés sont évacués difficilement alors que les affrontements ne baissent pas d’intensité. Après plusieurs heures d’un face à face tendu, les forces de l’ordre décident de se replier et les manifestants galvanisés par le slogan sankariste « la patrie ou la mort, nous vaincrons » investissent l’Assemblée nationale qu’ils détruisent méthodiquement. C’est le coup d’envoi d’une vaste opération de nettoyage de tous les symboles du régime honni qui paraît vivre son crépuscule : hôtel Azalaï, maison de François Compaoré, sièges du C.D.P., mairie de Bobo Dioulasso…

Une vague de manifestants décide alors de former un cortège pour prendre d’assaut le palais présidentiel de Kosyam, situé dans le quartier nouveau de Ouaga 2000, là où ils pensent trouver Blaise et « libérer Kosyam ». C’est le R.S.P. (Régiment de Sécurité Présidentielle) qui leur barre la route : constituant la garde prétorienne du président, ces militaires d’élite surentraînés et disposant d’un matériel haut de gamme n’hésitent pas user de leurs kalachnikovs pour faucher les premiers rangs de la foule. C’est à ce moment qu’intervient un homme clé de ces événements, Gilbert Diendéré, commandant en chef du R.S.P., souvent considéré comme l’exécuteur des missions spéciales de Compaoré relatives par exemple aux disparitions du chauffeur présidentiel Oueodrago et du journaliste indépendant Norbert Zongo, ou en tant qu’intermédiaire dans les négociations avec Aqmi au Mali ou avec les Tchadiens… Personnalité incontournable au cœur même de l’appareil d’État, il vient en personne négocier le retrait des manifestants devant Kosyam promettant la démission prochaine de Blaise Compaoré.

Profitant de ce moment de flottement à la tête du pouvoir et de la valse-hésitation de l’encore président Blaise Compaoré, le chef d’Etat-major des armées Honoré Traoré prend l’initiative de dissoudre le gouvernement. Il annonce dans la foulée l’abandon du projet de modification de la constitution et programme la mise en place d’un gouvernement de transition dans l’attente d’élections. De son côté, Blaise joue l’épuisement du mouvement et se maintient en fonction pariant sans doute sur une reprise en main musclée de la situation par les militaires.

Le 31 octobre, alors que des manifestants réclament que le général Loungué destitué par Blaise Compaoré en 2011 assume la transition à la place d’un Traoré trop compromis avec le pouvoir, de nouveaux coups de feu sont entendus. Les opposants décident de retourner au palais présidentiel avec cette fois la ferme intention d’en finir avec la personne du président. C’est aux alentours de midi que la nouvelle du départ de Blaise Compaoré se propage comme une traînée de poudre dans les médias. Un cortège de plusieurs dizaines de 4 x 4 escortés par des membres du R.S.P., se dirige vers la petite ville de Pô avant de franchir la frontière avec la Côte d’Ivoire sous le commandement de son numéro 2, le lieutenant-colonel Zida.

Le premier moment de joie passée, la confusion s’installe dans la capitale après une proclamation du général Traoré qui cette fois entend assumer la charge du pouvoir. Au matin du 1er novembre soutenu par une partie des militaires comme étant l’homme le plus consensuel, Isaac Yacouba Zida se proclame à son tour chef d’Etat. À défaut d’autres candidats et en l’absence des partis politiques à la table des négociations, les Balais Citoyens, le Collectif Anti Référendum et plusieurs représentants de la société civile valident sa nomination parce qu’ils estiment qu’il reste le mieux placé pour maintenir la paix jusqu’à la préparation des futures élections, et ce malgré son parcours au plus près de Compaoré ou de son implication éventuelle dans les tirs mortels du 30 octobre.

Le 2 novembre, alors que les rues de Ouagadougou ont été entièrement nettoyées grâce à la mobilisation citoyenne mana-mana, un nouveau drame se noue au siège de la Radio Télévision Burkinabé. Le général Kwamé Loungé opposant de longue date à Blaise annonce sur les antennes qu’il prend le pouvoir. Au dehors, des partisans du Parti pour le Développement et le Changement manifestent pour imposer Saran Sérémé à la tête du pouvoir vacant. C’est ce moment que des membres du R.S.P. choisissent pour ouvrir le feu sur la foule et tuer dans l’oeuf toute tentative de renversement du pouvoir. Le corps d’élite de Diendéré et Zida verrouille l’ensemble des points stratégiques de la capitale et renforce ainsi son pouvoir dans le processus de transition qui apparaît de plus en plus compromis.

On assiste alors à un défilé diplomatique de représentants d’instances africaines et internationales qui insistent toutes sur la nécessité d’une transition rapide du pouvoir aux civils. Parallèlement le nouvel homme fort Isaac Zida est contraint de jouer les équilibristes entre les exigences de la rue, qui refuse de maintenir à la tête de l’État des personnes aussi compromise que l’ancien président de l’Assemblée nationale Appolinaire Ouattara, et l’armée qui escompte jouer un rôle de premier plan dans la suite des événements.

Finalement, au prix de difficiles négociations, c’est le 14 novembre 2014 que la Conseil National de Transition (C.N.T.) voit le jour. Avec comme objectif principal de définir les compétences de chacun des acteurs et le rôle de chacune des institutions dans ce difficile processus politique, la Charte de la transition opère une savante répartition des pouvoirs entre tous les représentants des forces vives de la nation. Le président de la transition, Norbert Kafando, diplomate retraité des Nations Unies et ancien ministre, aura sous son autorité le Conseil national de transition, composé de 90 civils et militaires, qui sera chargé d’expédier les affaires courantes jusqu’aux élections prévues pour le 11 octobre 2015. Isaac Zida se réserve le poste de Premier ministre d’un gouvernement de 25 membres et celui de ministre de la défense, une position qui lui assure un contrôle des institutions de la transition en même temps qu’une certaine légitimité.

Le 3 décembre 2014, le président du C.N.T. et son premier ministre assistent côte à côte aux funérailles nationales de six martyrs de la révolution devant 10 000 personnes rassemblées Place de la Nation rebaptisée place de la Révolution. L’apparition en public de cette direction bicéphale du Burkina signe-t-elle enfin la réconciliation de la société civile avec son armée, prémisse à une renaissance nationale où les nouvelles forces émergeantes incarneraient une alternative citoyenne crédible et responsable ? Ou bien s’agit-il du premier acte d’une reconquête du pouvoir par les derniers représentants de l’ancien régime parés des habits neufs de la révolution ? Les ombres qui s’accumulent au-dessus du Conseil de transition, les multiples ratures brouillant un peu plus la lecture du calendrier électoral, à la suite à plusieurs déclarations de Zida sur un possible report des échéances ou à des menaces de Diendéré en février, laissent supposer que les élections risquent de se dérouler dans une atmosphère électrique. Cependant, les nouvelles autorités semblent bien décider à exclure définitivement du processus électoral les membres éminents du C.D.P., parti de Compaoré, tout en s’efforçant de maintenir une certaine continuité institutionnelle sans procéder à une épuration massive. Une équation difficile à réaliser sur le terrain même si ce Pays des Hommes Intègre porte depuis longtemps en lui la recette de sa réussite : son dynamisme et sa jeunesse.

Jean-François Honoré