Histoire impressioniste du BF


 Un pays entre histoire et mythes

Remonter aux sources de l’histoire du Burkina Faso, c’est accepter de s’immerger dans une tradition orale qui joue souvent avec la vérité historique et qui s’invite à la table des politiques selon les appétits du moment.

Ce pays aux frontières mouvantes se constitue autour d’une véritable mosaïque de populations : Dogon, Mossi, Bambara, Djerma, Gourousi, Dioula, Nyonyonsé, Gourma. On parle de soixante-cinq tribus, ou de soixante-cinq ethnies distinctes, soixante-cinq groupes humains, soixante-cinq grandes familles, soixante-cinq ensembles culturels homogènes…

L’histoire avec un grand H, celle qui débute avec les paléontologues, celle qui fait référence dans le monde scientifique, fait remonter les premières traces humaines sur le territoire burkinabé à 10 000 années av. J.C., certainement des chasseurs nomades. Les preuves de sédentarisation apparaissent elles 1 500 ans avant  notre ère.

La persistance de nombreux particularismes locaux dans un si petit pays, l’apparition assez récente du concept de nationalité voltaïque ou burkinabé peuvent s’expliquer par l’absence totale de pouvoir centralisé avant la conquête mossie. Le pays actuel s’est souvent retrouvé aux confins de grands empires comme celui des Dogons du Mali, presque jamais comme centre géographique ou politique d’un ensemble administratif cohérent.

C’est encore une fois la légende qui vient au secours de l’historiographie en parlant du premier royaume de Tenkodoyo et du roi Zungrana comme d’un âge d’or mythique pour le pays. Cette époque comprise entre les XIIe au XIVe siècle correspond vraisemblablement à la période faste des Mossi, chasseurs originaires du Ghana actuel poussés par la sécheresse. Elle constitue la première tentative d’unification territoriale et administrative autour de la royauté, avec la langue et certaines pratiques coutumières comme ciment culturel. A la fin du XVIIIe siècle, et alors que les cavaliers marocains avaient renoncé a s’installer durablement, l’acceptation de l’islam par le roi Naba Dulugu n’entraîne pas la disparition totale de l’animisme : il continue encore à persister à travers de nombreuses cérémonies populaires qu’on rencontre encore aujourd’hui.

 

La période coloniale

L’épisode de troubles et de querelles dynastiques précipite l’entrée des troupes françaises sur les vestiges du territoire mossi en 1895. En 1896, la prise de la capitale Ouagadougou, l’antique Wodgo des Nyonyonsé, se déroule sur fond de violences avec son cortège de massacres et de complots politiques ourdies par la puissance coloniale. Comme partout ailleurs dans le reste des possessions françaises en Afrique, l’entreprise de pacification  s’accompagne de la mise en place d’un système colonial hérité du second empire : d’un côté, un statut de citoyen français de plein droit pour les élites. De l’autre côté, un statut d’indigène attribué à l’immense majorité de la population qui est dispersée aux quatre coins de l’A.O.F. en fonction des besoins en main d’œuvre des grandes exploitations coloniales.

Bien évidemment le premier gouverneur général Edouart Heisling ne cherche pas à faire entrer la population de voltaïque dans l’Histoire mais continue à jouer la division en s’appuyant selon les circonstances sur un partie plutôt qu’un autre, en jouant de la force ou de la diplomatie du glaive si le besoin s’en faisait sentir. Le territoire n’est conçu que comme un appendice des possessions de l’Afrique occidentale qu’il faut soumettre à la logique industrielle française, équiper le pays de routes et de voies ferrées, réorganiser le système productif en privilégiant les exportations vers la Métropole. La réquisition par exemple de plus de 200 000 hommes pour les besoins de la première guerre mondiale cristallise une vague de mécontentement qui trouve son apogée en 1915 lors de plusieurs révoltes réduites dans le sang par le colonel Mollard.

La Haute Volta voit officiellement le jour le 1er mars 1919 mais est effacé d’un simple trait de crayon de l’autorité administrative en 1932 pour être dispersé entre la Côte d’Ivoire, le Niger et le Soudan. Ne subsiste plus qu’un sentiment d’appartenance à une nation voltaïque incarné par le souvenir d’une royauté idéalisée.

Le Conférence de Brazzaville en octobre 1946 était sensée instituer un nouveau partenariat entre la France et ses colonies, un prélude à l’indépendance pour les plus optimistes en échange du ralliement des élites locales à la Résistance gaulliste. Elle se révéla vite un marché de dupes. Les espoirs d’indépendance se noient vite dans les différents courants du Rassemblement Démocratique Africain, présidé par Félix Houphouët Boigny, qui s’inscrit dans la ligne du P.C.F. En échange d’une renonciation à leurs revendications indépendantistes, des parlements sont créés dans les différents pays et l’ensemble de la population peut accéder à la citoyenneté.

En 1947, la Haute Volta renaît de ses cendres pour être finalement établie dans ses frontières actuelles avec la bénédiction de l’Assemblée nationale à Paris. La République est portée sur les fonds baptismaux le 28 septembre 1958 s’appuyant sur une constitution largement inspirée par le R.D.A.

Enfin, le 5 août 1960, le président Maurice Yaméogo proclame l’indépendance après chassé de manière très symbolique le dernier haut commissaire français présent dans la capitale.

 

De l’indépendance à l’autonomie politique

L’apprentissage de l’indépendance se fait sous le double signe du parti unique, notion très en vogue à cette période, et du népotisme. L’Union Démocratique Voltaïque, excroissance du R.D.A. obtient par exemple 99,98% des suffrages lors des élections de 1965. Un score à la soviétique qui donne une idée sur la nature du pouvoir absolu détenu par Maurice Yamaégo. C’est une révolte des classes moyennes et de l’arrière banc des fonctionnaires spoliés qui met fin à une présidence décriée pour ses dépenses somptuaires autant qu’injustifiées.

La prise du pouvoir par Sangoulé Lamizana inaugure l’arrivée de l’armée sur la scène politique. Un rôle qui va aller en se renforçant dans les années suivantes parce que l’armée reste la seule institution stable disposant d’un réservoir de jeunes officiers éduqués, capables de proposer un véritable projet pour leur pays et de suffisamment de moyens pour le mettre en place pratiquement. Même s’il occupe cette position centrale contre son gré le présidant Lamizana restera au pouvoir près d’une quinzaine années, mettant en chantier plusieurs réformes importantes comme la rédaction de deux Constitutions, la consultation de la société civile dans les affaires publiques… Dans la mémoire populaire la période de sa présidence occupe une place à part dans l’histoire récente du pays, même si la fin de son règne est placé sous le signe de discordes intérieurs qui fracture une cohésion nationale difficile à maintenir.

Le coup d’Etat du 25 novembre 1980 porte au pouvoir un autre militaire, le colonel Sayè Zerbo qui s’appuie sur la direction collégiale du Comité militaire de Redressement par le Progrès National. Très vite, le nouvel homme fort du pays réussit à liguer rapidement une bonne partie de la population contre ces réformes. La plus symbolique s’incarne dans la révolte des maquis (buvettes clandestines plus ou moins tolérées) qui monte en puissance par la faute d’une tentative de réglementation arbitrairement prise par l’équipe dirigeante. Bientôt, le parti des anciens membres du gouvernement emprisonnés et une frange non négligeable des forces armées surfent sur la vague de mécontentement pour démettre le colonel Zerbo de toutes ses prérogatives avec l’aide de jeunes officiers prometteurs.

C’est un militaire plus effacé, le commandant Jean-Baptiste Ovédrogo qui occupe un temps le poste de premier  magistrat de la Haute Volta, porté au pouvoir par Gabriel Yorian Soyé et le capitaine Thomas Sankara, qui occupe rapidement le poste de premier ministre. C’est lui qui détient véritablement le pouvoir : il se rapproche des pays communistes, défiant même le président en entretenant une diplomatie parallèle avec le régime lybien. Finalement, les jeunes officiers socialistes renversent Jean-Baptiste Ovrédago le 4 août 1983 inaugurant une période révolutionnaire qui modifie de fond en comble les structures héritées de l’histoire.

Pour mener son changement en profondeur de la société, Thomas Sankara s’entoure de sa garde raprochée : Blaise Compaoré, Henri Zongo et Jean-Baptiste Boukari Lingari, tous des militaires. Dès le début de son règne ; il met en place des Tribunaux Populaires Révolutionnaires dont le rôle premier et de purger l’administration d’éventuels opposants ou de profiteurs. La diffusion très large de ces procès par les médias fait aussi office de véritable catharsis nationale et installe l’ensemble des esprits dans une logique révolutionnaire qui ignore la nuance. A l’image de son nouveau régime qui ne s’appuie sur aucune Constitution écrite, Thomas Sankara forge de nouveaux symboles comme ce nouveau Pays des Hommes Intègres (Burkina Faso) qui se substitue à la Haute Volta coloniale, un nouveau drapeau et un nouvel hymne national. Il est sans doute le premier à avoir réussi à créer un sentiment d’appartenance nationale aussi élevé. Thomas Sankara devient un homme politique populaire, bien au-delà des frontières de son pays. Outre son charisme personnel, le programme de ses réformes originales lui apporte le soutien d’une bonne partie de population et l’intérêt de nombreux dirigeants progressistes de la planète : refonte de l’administration centrale, nationalisation des terres, constructions de logements sociaux, protectionnisme économique, équipements du pays en voies ferrées, écoles et dispensaires… La radicalisation du régime, le mécontentement de certaines couches de la population (propriétaires terriens, corps enseignants, officiers…) ainsi que la rivalité au sein d’un pouvoir demeuré sans partage ont sans  doute été à l’origine de l’assassinat de Sankara le 15 octobre 1987 par des militaires trop longtemps sevrés de leur prétentions politiques.

C’est Blaise Campaoré, officier proche de Sankara, qui prend le pouvoir et met un coup d’arrêt au programme du Conseil National de la Révolution. Il créé le Front Populaire et engage un mouvement de normalisation institutionnelle avec la Constitution de juin 1991. Il est logiquement élu président le 1er décembre avant que son mandat ne soit renouvelé en 1998, 2005 puis 2010. Son entrée en fonction signe le retour du Burkina Faso sur la scène de l’économie mondiale avec la mise en place d’un cahier des charges imposé par le FMI pour faire face à des problèmes économiques endémiques. Les problèmes de sécheresse qui risquent d’avoir un impact considérable sur la population et sur l’économie, les menaces qui pèsent aux frontières du Burkina Faso sont loin de placer le nouveau mandat de Campaoré sous les meilleurs auspices.